"La ville sans juifs" - Hugo Bettauer

Prémonitoire...

Vienne, début des années 20.

L'Autriche connaît une crise économique sans précédent, sa monnaie est fortement dévaluée.  Comme toujours face à une telle situation, la colère populaire se cristallise sur un bouc émissaire : les pogroms se multiplient, les magasins tenus par des juifs sont pillés.

Le Dr Schwertfeger, ayant mené campagne avec comme principal argument son projet d'expulsion des juifs, est massivement élu au poste de chancelier. Dès son arrivée au parlement, il s'empresse de remplir sa promesse, et de bouter hors d'Autriche les soi-disant responsables de tous les maux du pays, ces individus dont la supériorité, l'intelligence, leur ont permis d'avoir la mainmise sur l'économie et la culture. Il en va de la survie du peuple autrichien, trop simple, trop naïf pour s'imposer face à cette engeance ambitieuse et rusée... Le nouveau gouvernement autrichien peut par ailleurs compter, pour mener à bien cette épuration ethnique, sur le soutien financier de riches mécènes américains ou européens.

Las ! L'euphorie qui fait suite au départ des juifs, dont on occupe les logements devenus vacants, dont on reprend les commerces florissants, cède bientôt la place à la morosité suscitée par un brusque regain de la crise économique et une inflation galopante.
Les viennois réalisent peu à peu que les juifs leur manquent : sans leur sens des affaires, sans leur pouvoir d'achat, le commerce périclite. Les ploucs autrichiens fiers d'arborer quotidiennement le costume traditionnel, radins, frustes, ont remplacé dans les parcs et les magasins ces juifs distingués et prospères qui faisaient de Vienne la capitale de l'élégance et un centre actif de la vie artistique et culturelle. 

Avec ce roman écrit en 1922, Hugo Bettauer s'attache à fustiger les préjugés et à démontrer l'absurdité des théories nazies qui trouvent déjà des échos dans la société autrichienne.
Sous la forme d'une succession de tableaux évoquant des situations qui mettent en évidence ce que cette société aurait à perdre si elle chassait ses juifs, son texte, parce qu'il se fait démonstratif, voire caricatural, prend des allures de fable. Mais il s'agit, malgré sa dimension souvent cocasse, d'une fable cynique, féroce, qui pointe l'hypocrisie, la vénalité et la cruauté d'une certaine bourgeoisie viennoise. Ce qui est troublant, c'est que l'auteur utilise pour servir son propos les arguments même de ceux qu'il attaque : la dimension de son raisonnement n'est pas tant humaniste que pragmatique. Plutôt que de remettre en question la véracité des caractéristiques que leurs détracteurs attribuent aux juifs, il les reprend à son compte pour en faire des qualités précieuses au bon fonctionnement de la communauté... 

Le succès, lors de sa parution, de "La ville sans juifs", attira à cet auteur déjà très controversé pour ses positions progressistes et provocatrices de nombreux ennemis. Aurait-il conclu son roman sur une note optimiste s'il avait su qu'il serait assassiné, en 1925, par un militant nazi, et s'il avait eu ne serait-ce qu'un aperçu de la barbarie que permettrait, quelques années plus tard, l'arrivée d'Adolphe Hitler au pouvoir ?

Commentaires

  1. Merci pour cette chronique, j'ai tourné autour de ce livre. Ce que tu écris me fait songer à Joseph Roth : j'ai lu un recueil ( une anthologie ) d'articles qu'il a écrit dans les années 20 dans lequel il dénonce l'idéologie nazi et annonce la catastrophe, d'abord avec ironie puis avec virulence.

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    1. Je ne connais pas Joseph Roth, mais j'ai bien l'intention de combler cette lacune. Ce qui est remarquable avec ce genre de récit, c'est la clairvoyance de leurs auteurs et leur pressentiment du danger. Malheureusement, leur rôle de lanceurs d'alerte n'a pas servi à grand-chose, il faut croire que la roue de l'Histoire avait déjà pris trop de vitesse...

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    2. C'est exact, c'est impressionnant de constater comme les alertes avaient été lancées par les écrivains, les artistes, très tôt. Joseph Roth est un auteur autrichien, ami de S.Zweig. Il a écrit des romans ( " la crypte des Capucins " , " La marche de Radetzky " ... notamment sur la fin de l'Empire austro-hongrois et beaucoup d'articles ). Il s'est exilé en France au début des années 30 ( il annonçait que brûler les livres n'étaient qu'un début et qu'ensuite ce serait leurs auteurs ) où il est décédé dans la misère.

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    3. Merci pour ces précisions, qui me donnent d'autant plus envie de découvrir ce Joseph Roth au plus vite. Y a-t-il un titre que tu conseilles en particulier ?

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  2. Sûrement intéressant mais après avoir lu le Guez et le dernier Vuillard je vais faire une pause avec cette sombre période historique...

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    1. Je comprends, je vais moi-même attendre sa sortie poche, je pense, avant de lire L'ordre du jour... ce qui est intéressant ici, c'est d'avoir un point de vue de "l'avant".

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  3. je le note! =Fan de Zweig, de Roth et de Freud, le sujet m'intéresse beaucoup

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    1. Bonjour Miriam,

      Et bien j'espère que ce sera l'occasion d'une lecture agréable : La vile sans juifs n'est pas un chef d'oeuvre mais reste en effet très intéressant par sa thématique, et la façon dont l'auteur traite son sujet, entre lucidité et cocasserie.

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  4. Comme Maryline, je pense aussi à Joseph Roth...

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    1. Décidément, il faut vraiment que je lise ce Roth (je ne connais que Philip) !

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  5. Ah ! Un sujet très intéressant et son traitement m'intrigue. Ce que tu en dis me donne bien envie de découvrir ce livre, c'est tout à fait le genre qui me parle. Arf, encore une tentation ! Bonne fin d'année !

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    1. C'est un roman qui se lit facilement, et qui est même assez drôle ! Bonne fin d'année à toi ..

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  6. je n'ai pas encore lu celui-ci, je le rajoute à ma PAL car j'ai bien aimé "L'ordre du jour"
    Joseph Roth est dans ma PAL (je n'ai lu que Philip Roth)
    je fais partie aussi du fan club de Zweig

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    1. Cette lecture peut sans doute faire un intéressant complément au titre de Vuillard, que je lirai aussi..
      Si d'aventure j'acquiers prochainement le Roth qui est dans ta PAL, est-ce qu'une LC te tente ?

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    2. pourquoi pas, il faut que je le trouve et je te fais signe!

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    3. Super, j'attends de tes nouvelles !

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  7. une vraie curiosité, très intéressante sur le plan historique...je suis vraiment contente que Belfond l'ait republié!

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    1. Oui, l'objet livre est en plus très agréable, je suis contente aussi d'avoir eu l'occasion de découvrir cette "curiosité"..

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